François-Henri Pinault a présenté le Fashion Pact au G7 cet été. Il a annoncé une réunion des membres de la coalition en octobre prochain pour définir les actions prioritaires. Les ONG et la société civile ont accueilli le « pacte de la mode » avec scepticisme. Pour être crédible, il doit s’ancrer dans la redevabilité.

La promesse enclenche un processus éthique de redevabilité

C’était le 26 août dernier au sommet du G7 à Biarritz. François-Henri Pinault, PDG du groupe Kering, est venu au nom d’une vaste coalition d’entreprises leaders de l’industrie mondiale de la mode faire une promesse : réduire l’impact environnemental du secteur en s’engageant sur des objectifs communs dans les domaines du climat, de la biodiversité et des océans. Trois mois plus tôt, le président Emmanuel Macron l’avait missionné pour orchestrer cette mobilisation.

Ecran de fumée ou engagement responsable ? Le récent éveil écologique de l’industrie de la mode peine encore à convaincre. Les mises en doute de la parole des signataires du Fashion Pact se ramènent au fond à trois interrogations : ont-ils le pouvoir d’agir et ce pouvoir d’agir est-il légitime ? Ont-ils la volonté d’agir et comment les y contraindre en l’absence de sanctions juridiques ? Ont-ils la connaissance de leurs impacts concrets et de ce que seront les solutions appropriées ?

Le Fashion Pact est une réponse à l’appel de l’Etat. Cette manière de faire est typique de la dynamique contemporaine de la RSE : aux incitations à agir de la puissance publique et de la société civile répondent les initiatives des entreprises. Le Fashion Pact s’inscrit dans le cadre normatif mondial des principes et objectifs généraux édictés par l’ONU. Cette promesse enclenche un double processus politique et éthique : processus de modification de normes de conduite et processus de redevabilité.

Un mécanisme de redevabilité doit renforcer sa crédibilité, son efficacité et sa légitimité

La redevabilité (accountability) c’est la capacité à conduire de façon responsable l’exécution de l’engagement vis-à-vis des parties prenantes dont l’adhésion est indispensable. Elle ne se réduit pas à des comptes-rendus à sens unique. Un mécanisme robuste de redevabilité inscrit l’engagement dans un processus cyclique d’information, d’évaluation et d’apprentissage institutionnel qui permet de co-construire avec les parties concernées. Les entreprises n’ont qu’une partie de la solution. En 2015, une étude de l’OCDE montre que la redevabilité est un facteur de réussite des partenariats mondiaux qu’elle permet de transformer en véritables coalitions pour l’action. La redevabilité organise un cadre clair pour l’action par une répartition précise des responsabilités et installe la confiance dans la durée.

Pour renforcer sa crédibilité, son efficacité et sa légitimité, le Fashion Pact doit ancrer son action dans la redevabilité. Les entreprises ralliées représenteraient plus de 30% du secteur une capacité d’action suffisante pour modifier les normes de conduite. La question de la légitimité de ce pouvoir d’agir se pose avec d’autant plus d’acuité qu’il est grand. Est-ce aux entreprises de créer leurs propres normes ? La norme tire sa légitimité de la délibération collective ouverte à la pluralité des points de vue concernés. Pour l’heure, le Fashion Pact est le point de départ d’un processus de redevabilité qui, pris au sérieux, ne se distingue pas du processus de création de normes. Les meilleures pratiques, les « étalons d’excellence » dont parle le philosophe Alasdair MacIntyre, qui seront intériorisées par les virtuoses avant de devenir des normes légitimes, seront constituées dans le creuset des expériences et des connaissances partagées entre les entreprises, les parties prenantes et les institutions publiques.

Dans ce processus de redevabilité, les sanctions ne sont pas prédéterminées comme le sont les sanctions juridiques. Elles n’en sont pas moins efficaces. La contrainte réputationnelle exerce une force régulatrice ferme et souple. Elle laisse la porte ouverte à la justification éthique d’une adaptation du plan d’action dans le cours de son déploiement.

Force de l’union et défi collectif

Avec trente-deux membres à ce jour, la capacité de la coalition à se coordonner hausse le défi. Mais les entreprises engagées ne se sont pas seulement liées aux communautés politiques du G7, elles se sont aussi liées entre elles : quelque chose de plus grand que chacune d’elles les tient ensemble et les engage collectivement. A ce titre, elles sont aussi redevables les unes vis-à-vis des autres. Quel rôle la puissante industrie de la mode qu’elles constituent ensemble entend-t-elle jouer dans le monde et pour l’avenir ? Le 26 août dernier, les signataires du Fashion Pact ont promis d’agir pour « la construction d’un avenir durable ». Parole tenue ou non à l’avenir, elles sont déjà redevables. Promesse oblige.