#priorités #utilité #éthique institutionnelle #RSE #crise

« Aujourd’hui, la question vitale est de savoir s’il est possible de concilier durabilité et profit ». Fabrice Bonnifet, président du C3D, ouvre ainsi une tribune publiée en avril. La crise a la vertu de nous conduire à des questions essentielles. Celle que nous traversons illustre, de manière très concrète pour nous tous, l’interdépendance des enjeux environnementaux, sociaux et économiques que le développement durable a précisément pour ambition de concilier. Les entreprises sauront-elles exploiter le potentiel, à peine soupçonné, de l’intégration stratégique de la RSE ?

Le basculement dans la crise a renversé les priorités

Revenons un tout petit peu en arrière, au moment où tout a basculé. La crise inédite de la Covid19 s’impose dans la plupart des pays touchés, tout autour de la planète, par la mesure du confinement de la population. La France se confine le 17 mars 2020 pour une durée indéterminée. La « distanciation physique » apparait comme le seul moyen de freiner l’évolution exponentielle de l’épidémie. Sera-ce suffisant ? Et combien de temps faudra-t-il pour reprendre la liberté dont nous avons dû nous priver ? La crise s’inscrit dans une temporalité spécifique : un moment critique de rupture radicale avec le passé, au seuil d’un avenir imprévisible. Le confinement fait basculer chacun d’entre nous dans ce temps propre de la crise. Propice au recentrage sur soi-même, le confinement conduit à la remise en question de nos modes de vie et de notre modèle de société. Nous examinons nos choix passés avec la distance étrange à laquelle nous tient le confinement, le recul que nous trouvons dans ce présent dont nous sentons soudain qu’il dure. Notre point de vue change.

Les priorités sont renversées. La crise du nouveau coronavirus a conduit à une mise à l’arrêt volontaire de l’économie, à la décision inédite de subordonner l’économie à la satisfaction des besoins des hôpitaux. La mesure sanitaire du confinement a pour but de permettre à la vie de continuer. A l’extérieur, les soignants, les caissières, les livreurs, les éboueurs, ceux dont nous nous apercevons qu’ils sont essentiels à la continuité de la vie sociale. Nous devenons attentifs à la vie. Le chant des oiseaux devient plus clair. Un sanglier traverse la Promenade des Anglais. Des dauphins s’aventurent dans le port de Cagliari. La vie sauvage apparait dans les espaces que nous avons laissés vacants. Nos priorités si bien établies par les valeurs privilégiées de notre modèle économique et social sont remises en causes par la prise de conscience de nos immenses vulnérabilités.

Rester immobile ou avancer ? Le choix des priorités.

Un mois s’écoule. La mesure sanitaire semble efficace, la courbe épidémique s’aplatit, mais la crise économique et sociale devient plus menaçante. Mi-avril, le président Macron fixe la date du 11 mai comme objectif de sortie du confinement. Un retour progressif à la vie normale semble enfin possible. Mais qu’est-ce que la vie « normale » ? Le basculement dans la crise a remis en cause nos priorités. Deux tendances s’opposent. D’un côté, la volonté d’agir pour changer le cours des choses s’illustre dans un appel lancé par 200 artistes et scientifiques : « Non à un retour à la normale », un non qui dit oui au changement, qui dit oui à la nouveauté, qui dit oui la vie ! De l’autre, la tendance à se laisser aller à la répétition machinale du passé comme on peut la voir sous la plume de Michel Houellebecq : « nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire ». S’immobiliser ou se mobiliser ? Rester soumis à la pression des habitudes ou se redresser dans un élan vital ? Les mots de Bergson parlent.

La difficulté se trouve précisément là où s’opposent ces deux tendances. Début avril, le Medef avait fait valoir , dans une lettre à la Ministre de la transition écologique et solidaire, la « priorité (…) de travailler à la survie des entreprises » pour demander « un moratoire sur la préparation des nouvelles dispositions énergétiques et environnementales ». Puis début mai, il s’est joint à l’appel lancé par plus de 90 patrons à se mobiliser pour faire de la reprise un accélérateur de la transition écologique. La gestion des priorités est le cœur du problème. Comment gérer les priorités sans séparer et hiérarchiser les enjeux environnementaux, sociaux et économiques qui sont tous connectés , qui sont solidaires ? Comment réconcilier le temps court et le temps long si ce n’est dans une vision intégrale de l’entreprise ?

Transformer cette crise en opportunité

Emprunté du latin crisis et du grec krisis, « crise » signifie « phase décisive d’une maladie » dans la langue médicale, et proprement « décision ». La crise est une phase périlleuse, trouble et décisive. L’enjeu est de transformer cette crise en opportunité pour fonder un modèle économique et social résilient et inclusif. Si ce défi de taille engage aussi la responsabilité des Etats et de la finance de marché, la RSE donne aux entreprises 3 clés essentielles pour s’engager dans la seule voie raisonnable :

  • Retrouver le sens de l’utilité de l’entreprise : il se trouve au-delà de son utilité économique étroite, la maximisation du profit à court terme. Disons-le franchement, le sens de l’entreprise réside dans son utilité commune, au service du bien commun tel que les Etats de droit républicains, démocratiques et libéraux l’ont défini : la réalisation des droits humains. C’est à cette fin, bonne en soi, que doit s’ordonner l’activité de l’entreprise pour avoir un sens. Sa raison d’être exprime sa participation à cette finalité.
  • Co-construire les solutions avec les parties prenantes : aller plus loin dans la gouvernance avec les parties prenantes pour trouver les compromis nécessaires. Tous les dispositifs de dialogue qui permettent à l’entreprise d’accroitre sa réflexivité augmentent sa capacité d’action dans la durée qui relie le temps court au temps long.
  • Ajuster son rapport à l’environnement naturel : repenser notre rapport à la nature signifie remettre en cause notre rapport instrumental à la nature et oblige à en tirer les conséquences en termes de normes juridiques, comptables et financières. L’idée que la nature est un moyen utile à l’homme est intrinsèquement liée à celle de l’appropriation. Or il y a des biens communs (au pluriel), comme le climat, la biodiversité ou l’air que nous respirons, qui sont par principe in-appropriables. Un droit de la nature qui viendrait, au même titre que l’ensemble des droits humains, composer le bien commun (au singulier) modifierait notre rapport (normatif) à notre environnement naturel : du statut de moyen utile il passerait à celui de fin en soi. Inévitablement, la pertinence de l’inscription d’un « capital naturel » dans le patrimoine de l’entreprise serait à interroger.

Réussir à intégrer les priorités dans la durée nécessite de profondes remises en cause, courageuses et audacieuses. Les entreprises saisiront-elles l’opportunité de cette crise ? Celles qui sont déjà engagées continueront-elles à vouloir demain ce qu’elles veulent aujourd’hui ? Ce n’est pas impossible. Ce serait pragmatique. Philippe Brassac, directeur général du Crédit Agricole, a bien raison en disant lors de l’Assemblée Générale : « Nous serons après la crise ce que nous serons devenus dans la crise ». C’est dans le pragmatisme que s’ancre réellement tout processus de transformation.