Macron ou l’épreuve du temps : fil d’Ariane d’un dirigeant du 21è siècle

Le Cercle Les Echos | 15/09/2017

Par Valérie Louveau                      

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ANALYSE –  Après la lune de miel des débuts, le président Macron est entré dans une deuxième phase de son mandat. Les ravages de l’ouragan Irma le confrontent à une nouvelle difficulté. L’homme politique Macron fait figure d’entrepreneur du 21ème siècle.  Il illustre cette analyse philosophique qui éclaire les leaders qui ont à agir durablement dans un monde complexe. Le concept d’intention stratégique en est le fil rouge.

Si Emmanuel Macron est un homme de son temps, c’est par sa capacité d’action dans la complexité du réel. Il a émergé dans ce monde marqué par l’incertitude et doit désormais y gouverner. Quel est le fil d’Ariane d’un leader du 21ème siècle ? Pénétration dans l’épaisseur philosophique de l’action d’un dirigeant.

Dans les labyrinthes, dans lesquels il est toujours possible de se perdre, le dirigeant suit un fil : l’intention qui oriente son action. L’intention d’agir est l’axe stratégique autour duquel le dirigeant déploie une action en devenir continuel. Elle vise un changement dans le monde et se dédouble en visant un état futur du monde, premier niveau, et  autrui dans le monde, second niveau. Fil conducteur de l’action, l’intention  joue un rôle crucial sur le plan pratique.

Emmanuel Macron a réfléchi. Il se distingue de ses prédécesseurs par des études de philosophie : de quoi former un esprit, «cet esprit philosophique, écrit Voltaire, qui est le fil de tous les labyrinthes». Quoi d’étonnant à ce qu’il ait une « théorie » – celle de la recomposition politique ?  Mais ceci n’est qu’au premier niveau, le plus visible, de son intention stratégique.

Car il lui aura aussi fallu se tailler un costume de président, adopter la posture du dirigeant. Or la posture n’est pas l’imposture. Paraître digne de confiance par une posture de vérité : la vérité d’un homme dont les intentions doivent viser la préservation des intérêts qui lui sont confiés. Second niveau de l’intention stratégique. C’est le pari d’un épisode comme celui du 26 avril sur le site Whirlpool à Amiens. L’enjeu de ce duel entre les candidats en lice au second tour de la présidentielle n’était pas de convaincre d’une idéologie, mais de susciter  la confiance par une parole de vérité : la parrêsia. Ce terme grec désigne  le dire-vrai comme mise à l’épreuve de soi parmi les hommes. Une exigence qui implique toujours une prise de risque, le «courage de la vérité» de Michel Foucault. Par opposition à la flatterie de l’hypocrite, le franc-parler de l’ami c’est la parole de celui à qui l’on peut se fier.

Revêtir, avec le tailleur présidentiel, l’autorité de l’homme véridique. L’autorité, le pouvoir légitime perçu comme une force protectrice en laquelle il est possible d’avoir confiance. Avec la confiance, le rapport d’autorité se stabilise dans la durée et permet de dégager le consensus par lequel les hommes reconnaissent, après discussion, que leurs intérêts sont conciliables. L’élection n’est qu’une étape pour construire le consensus – processus fragile comme en témoigne la chute de popularité du président selon les sondages cet été. Le consensus, c’est cette unité à faire pour conduire le changement durable.

Durer, n’est-ce pas l’enjeu pour un homme, une entreprise, un pays, l’humanité et la planète, son horizon ? Inscrire l’action dans la réalité mouvante caractérisée par Henri Bergson, dans la continuité dans laquelle le sens se révèle et la confiance s’épanouit. C’est pourquoi appeler à changer vraiment, c’est faire la promesse d’une histoire qui continue. Tourné vers l’avenir, l’esprit de conquête se lie à la mémoire du passé, comme l’illustre le discours d’investiture du président.

Au plan pratique, l’intention donne forme à l’action et l’action prend forme dans le temps. Or le temps concret de l’action n’est pas le temps abstrait de  l’horloge. « Maîtriser ses  horloges », c’est poser l’instrument de mesure que l’on tend à confondre avec le temps lui-même, et infléchir sa trajectoire selon ses propres horloges.  Décider, par exemple, de se lancer dans la course présidentielle sans avoir été élu auparavant, ou de reporter l’annonce de la composition du gouvernement malgré la pression médiatique. Choisir d’accélérer ou de ralentir selon les évènements, tandis que le temps de l’horloge, toujours égal, reste indifférent au cours du monde.

Dans le cours changeant des choses, l’action est guidée par un raisonnement continu dont l’intention est la pierre angulaire. Le philosophe Michael Bratman permet de le comprendre. Le plan d’actions est ainsi continuellement adapté, comme dans un labyrinthe. L’homme est un acteur à rationalité limitée. Au fil du temps, l’intention guide son raisonnement pratique qui enchâsse les uns dans les autres des plans toujours partiels. L’intention les relie en répondant à l’exigence rationnelle forte de cohérence.

De l’intention d’agir à l’action intentionnelle : façonner le monde. Les résultats des élections ont marqué un changement dans le cours de l’histoire. Emmanuel Macron a remporté son pari : remodeler le paysage politique. Il lui reste à s’inscrire dans la durée. Dans le réseau complexe des relations humaines, l’action déclenche des processus. L’action appelle l’action, permet d’autres actions, et l’histoire continue… L’histoire qui, par conséquent, n’est jamais le résultat de  l’action d’un seul homme.

 

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